sebastien Langue pendue

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| Sujet: C'était bien ? 1/2 Ven 29 Fév - 15:46 | |
| Nouvelle.. C’était bien ?
Un vestiaire. Des crampons qui croquent le sol. Des odeurs d’embrocations. Des fumées de corps nus comme des cornues sous qui le feu couve après la suée.
Nous venons de disputer un match folklo. Entendez « pour de rire ». Nous sommes des petits Dieux capables d’invieillissables prodiges..
Des Seigneurs qui ont eu raison de ne jamais désespérer leurs rêves les plus frais, les plus vrais. Ceux de la toute puissance lorsque l’on est épris d’amis et amoureux des petits levers de la chance. Il y en eût pour des rois. Pourquoi pas pour nous ? Avec Amandine, Gourgandine ou Noémie..
Les bons mots, pendant la rencontre furent des bonbons d’amitié. Nous les avons sucés à la suée de la langue. Deux doubles sautés furent des apothéoses.
On en glose avec Jean François, Nathanaël et Joachin, Vincent et Saturnin, dit « croquemitaine » ou encore Pedro, pédopsychiatre guatémaltèque.
Nous avons trente ans (et plus) des apostrophes plein la musette. Pendant que nous rigolons, nos collègues des équipes fanion et réserve concourent, eux, héroïquement, dans le cadre du championnat pur et dur.
Ils ont à prouver, n’est-ce pas ? Le Rugby va nous en faire des entiers, voyez-vous ! En même temps que pour nous la métamorphose est accomplie. Ou n’aura jamais lieu.
*
Il faut le dire, les Charlots, depuis ce qui fut leur jeunesse véritablement sportive, ont fait un curieux voyage au pays des grandes personnes. Ils ont vécu d’autres vies : la professionnelle et la maritale. Ils en reviennent. Les terrains leur font signe de nouveau.
Si vous leur demandez : « C’était comment, ton interlude ? » Silence.. Vous observez au fond de leurs regards la nostalgie des gosses qu’ils furent.. Vous comprenez qu’ils aimeraient refaire un tour du côté de leur belle époque. Vous avez abordé le sujet qui « reproche », en leur posant la question du : « C’était comment ? »..
Certains vous répondent cependant par « C’était bien ! » Mais, possiblement, ils parlent d’autre chose. Rappelez vous la circonstance dans laquelle ils vous ont dit cela. Non, cela ne vous revient pas ?
Allez, je vous aide : l’un de leurs collègues s’est marié. La nuit fut folle. Au matin, ils laissent passer entre leurs lèvres le bout de leur langue. Avec les deux doigts d’une main, ils ôtent un poil qui y est resté collé. Un poil pubien ! Oui, la nuit s’est bien passée. Oui, « C’était bien »..
*
Celui qui vous a répondu « C’était bien.. », il a, réflexion faite, dans les yeux, une nouvelle lumière. Lorsque vous le retrouvez aux noces qu’il vient d’évoquer en disant « C’était bien.. »
Il a ajouté, au nuancier brun ou bleu, noir ou vert, noisette ou chamois de son regard, une profondeur de champ revenue d’ailleurs que de la farandole du mariage. Vous y lisez quelque chose d’autrefois..
Putain, oui ! Qu’il fut doux, ce poil sur la langue ! Surtout parce qu’il remémore ceux d’avant ! Alfred n’a pas changé. On pouvait déjà compter sur lui quand on avait oublié le ballon.
Avec sa copine, celle qu’il vient d’épouser dix ans après, il allait chercher le sien dans son coffre. Au vrai, l’un d’entre nous l’arrêtait toujours avant qu’il n’ait fait trois pas.
— Ne te dérange pas Alfred, j’y vais ! Passes moi tes clés. — C’est Caroline qui les a. — Tu viens « avec », Caroline ?
Venir « avec » veut dire ensemble. Il y a de l’agrégatif dans l’invitation. On vient « avec » pour déjanter en bonne compagnie. La quantité des galopines n’est pas en cause ; il s’agit de l’intimité d’une amitié trousseuse de sens interdits, du consentement aux mêmes clowneries et contresens, de mêmes implicites auxquels se repèrent des initiés en mises à feu d’hirsuteries délicieuses.
Il s’agit des mêmes rituels provoquant les mêmes dissipations, invariablement, pour des petits Gibus parés à déborder le rationnel jusqu’au bout de leur vie.
Le rugby n’est-il pas un sport qui permet aux enfants de devenir adultes ? Certes, mais aussi (et surtout ?) aux adultes de rester petits ?
*
Dans cet esprit de croustillante pagaille, de fratrie aux regards émerveillés par une transparence n’appartenant qu’au bonheur d’être ensemble, elles venaient toutes, les Justine d’Alfred, ses Amandine et ses Chloé, avant qu’il ne se fixe sur Caroline.
On s’était compris avec Colombine, Amandine ou Chloé... Elles sauraient délirer après la saillie, à la brasserie de l’île Saint Louis aussi bien que leur homme.
Il y a comme ça des gourgandines pour épouser des équipes, voir une discipline sportive entière plutôt qu’un seul mari, des épopées pour poupées sublimes, au lieu d’odyssées moyennes au bras de conjoinhts pépères.
* Le rugby de Paris partage la vie de ses praticiens en trois époques d’œil.
Dans la première, le blanc du globe est éclatant. Vous jouez chaque dimanche. Vous êtes frais de nuits dédiées au véritable sommeil.
Dix ans plus tard, pendant la seconde époque d’oeil, vous vous êtes exercé à l’examen des tableaux de maîtres, des radiographies d’estomacs, des emblavures de rivières, de grands livres à l’économat ; vous fûtes les rois du trusquin ou de la truelle, du spéculum ou de la manivelle, du placement boursier, de l’urne funéraire, ou du clavecin, des passages de mains du bonimenteur.. etc. Vous êtes devenu professionnel de quelque chose.
Le blanc de votre globe oculaire reflète alors votre métier. Il s’est colorisé d’images de travail qui s’y mirent. En lire le brillant ressort d’une analyse compliquée.
Il est devenu nécessaire de savoir comment le copain scruté gagne son pain, dans quel quartier il a choisi d’habiter, combien il a d’enfants. L’examen du blanc conduit à celui du font de l’œil de la société. Le malicieux enfant de choeur est devenu quelqu’un !
*
Et puis, enfin, voilà la merveilleuse troisième mi-temps de votre belle vie de rugbyman. Vous avez quitté le service des « Eaux » pour un job au Ministère des « Forêts », plus proche d’un stade qui se signale par des pagelles. Ou bien vous avez trouvé un associé pour votre laboratoire de radiologie, un alibi béton pour vos absences répétées au sein d’une administration peu regardante sur vos trente cinq heures.
Ou bien encore votre charge de Commissaire Priseur est lancée, ce qui vous laisse le loisir de déléguer le marteau à un compère. Ou bien enfin, votre laverie automatique tourne à plein…
Voilà la configuration d’une possible apparition du troisième état de votre regard : le concupiscent du « revenez-y ». Avec le « rugby folklo » à la clef.
*
Il exprime, ce blanc de l’œil troisième génération, le besoin d’échanger sous la douche du champoing qui mousse contre du qui ne mousse pas, de répondre à un collègue, lorsqu’il vous demande : « Quelqu’un peut-il me prêter une paire de chaussettes ? » par une autre question : « De quelle couleur ? ». Délicieux moment pendant lequel chacun sourit et se tait…
Certaines blagues convenues cimentèrent ainsi, autrefois, une communauté de canailles et d’aujourd’hui classieux vauriens.
Elles repointent sur vos agenda, ces blagues. Elles bousculent des priorités qui s’en indignent. Elles pouffent entre deux symposiums de praticiens que onques ne bizute plus depuis une première année de Médecine si lointaine déjà..
A partir de telles résurgences, vous rôdez dans les annuaires. Vous retournez voir France Angleterre « in vivo », c’est à dire au Parc des Princes (le Stade de France n’existe pas encore). Au lieu de jeter le carton d’invitation de votre ancien club, vous vous précipitez à son centenaire.
Vous entreprenez d’inavouables démarches pour obtenir une réduction dans un établissement de remise en forme. Vous vous demandez si vous seriez ridicule avec le même numéro dans votre dos qu’à vos vingt ans.
Vous répondez non !
*
Vous revenez de loin, mes amis ! Souvenez vous : les anciens joueurs (dont vous êtes), à l’époque de leur gloire, on disait d’eux que pour faire un bon trois quarts il suffisait qu’il ait « des cannes », et, pour jouer devant, qu’il ait « du cœur ». On s’y retrouvait. Et puis, les choses s’étaient compliquées, n’est-ce pas ? Les entraînements avaient envahi tous les soirs de la semaine au lieu de seulement deux ! Sans compter le « décrassage » du dimanche matin !
Vous aviez dû apprendre à plaquer haut pour empêcher vos adversaires de passer leur ballon, et non plus aux chevilles. On vous intimait même de les faire reculer à l’impact !
Il n’y avait plus eu que de vieux phénomènes pour savoir lire les pixels des « mauls déroulants » du bon vieux temps, des « coups de pied de recentrage », sur des photos en noir et blanc. Les fluets s’étaient faits géants.
Tous auraient pu devenir entraîneur vu la précision avec laquelle, au retour vers les vestiaires, lorsqu’un journaliste les interrogeait, ils étaient à l’aise dans l’analyse du combat qu’ils venaient de livrer, sans un mot de trop, sans une erreur de jugement, sans un emportement. Pas même essoufflés !
Pire, les remplaçants avaient commencé à vous percuter méchamment, vous, le titulaire que vous étiez (c’est bien cela qui vous est arrivé ?) pendant ce qui avait été autrefois de franches réjouissances ballon en main, à la fin des échauffements. Pour prendre vos places !
Vous vieillissiez, avouez le. Petit à petit, les coups commencèrent à vous faire mal. Le regard de vos copains brilla moins du bonheur enfantin d’échanger des savons et des blagues.
Les jeunes filles qui acceptaient, il y a si peu encore, par temps pluvieux, gris ou venteux, de vous « supporter » - c’est à dire de crier très fort - accoudées aux mains courantes des stades, elles se lassèrent de vous aimer de loin.
Elles vous rapprochèrent d’un foyer, les traîtresses. Elles vous épousèrent, les félonnes. Patiemment, perfidement, elles vous pervertirent. Elles vous habituèrent à promener le chien, à visiter les musées, à déjeuner chez leurs parents des après midi entières..
A les aimer tard le dimanche matin alors que vous auriez dû prendre un car ou un train en route vers on ne sait quelle plouque province dans votre poule.
A présent vous l’aviez à la maison, votre supportrice « tous temps », votre poule d’auparavant. Au fait, vous l’aviez connue comment ? Ah ! Cela vous revient.
Vous aviez entendu son : « Vas-y, chéri ! ». Sans savoir à qui elle attribuait son encouragement. L’exclamation lui avait échappé.. Son aveu vous était venu par un remplaçant. Il vous l’avait rapporté, en ces termes : « Bernadette a crié comme si elle avait découvert Chandernagor en descendant l’échelle de coupée d’un steamer de Sa Majesté..»
Vous vous étiez pensé : « Celle-là, elle doit être bonne avec du safran! » Certains poils sur la langue méritent un condiment, et tel doigt de la main, un diamant. Vous étiez fait aux lèvres et aux pattes !
A suivre, la semaine prochaine..
------------------------------------- Extrait de « Il faut sauver le soldat Jules » - Chez http://www.edilivre.com/doc/2471 (Sélectionné par «La Vénus littéraire » - bigre !! - Plus d’info ? C’est ici : http://www.loygue.com (à la rubrique croquis) _________________ "L'idée de la joie" vient de paraître chez http://www.edilivre.com/doc/2119 http://www.loygue.com |
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